Le Polar Scandinave

Le Nouveau Polar carbure t'il à l'Aquavit ?

8' de lecture

Sérieusement, l’Europe du Nord serait elle devenue la nouvelle patrie du Polar ? Les brumes nordiques, la rigueur suédoise, la froideur norvégienne et l’immensité finlandaise sont elles les nouveaux terrains de jeux des nouveaux Marlowe et autres Sam Spade. On pourrait effectivement le croire avec l’engouement croissant et souvent mérité pour les productions venues du froid d’auteurs de plus en plus connus, tels que Henning Mankell et Åke Edwardsson (Suède), Gunnar Staalesen (Norvége) et aussi Karin Fossum (Norvége).

Le Nouveau Polar carbure t’il à l’Aquavit ?

Mais en quoi le polar scandinave diffère t’il des autres romans policiers ? Au delà du contexte géographique et culturel, les auteurs nordiques (et plus particulièrement les auteurs masculins, on reviendra sur la spécificité féminine) mettent le plus souvent en scène des détectives avec des caractéristiques communes :

  • désabusés et très critiques sur l’environnement social du pays (comme le trop fameux Kurt Wallander de Henning Mankell ou Eric Winter d’Åke Edwardson et encore Varg Veum de Gunnar Staalesen),
  • en constant doute vis à vis de leur positionnement tant dans la société que dans l’intrigue même qu’ils sont chargés d’élucider (à ce titre, l’abandon du même Kurt par son auteur en est le parfait exemple),
  • un humour comme remède au renoncement avec une pointe d’autodérision salutaire.

La sauce du polar scandinave est à base d’un mélange très élaboré d’ingrédients tels que désespoir, humour et réalisme dans lequel tous les personnages sont plongés car ils sont toujours au centre du bouquin.

La critique Sociale en Toile de Fond

Cette critique du modèle suédois (et plus largement scandinave) est très souvent sous-jacente voire totalement explicite que ce soit lorsque ses péripéties entraînent Varg Veum dans les banlieues de Bergen (voir Pour le meilleur et pour le pire) ou que l’auteur décrive avec une pointe de nostalgie voire d’agacement les mutations physiques et psychologiques de la société qu’il croise. De même, la petite ville d’Ystadt (cher à Henning Mankell) ne nous est plus étrangère et les longues pages que Kurt passe à la réflexion sur sa mutation peuvent nous en dire long sur le mirage suédois. De façon générale, les détectives ou flic scandinaves sont plutôt progressistes (en clair de gauche) avec le côté désabusé de celui qui est revenu du miracle social annoncé. Capitalisme sauvage versus protection sociale sont abordés sans détours. Ainsi, Varg Veum est il un ancien salarié à la protection de l’enfance de la ville de Bergen en Norvège (ville natale chère à Varg Veum), devenu détective privé. Dans ses enquêtes, il met souvent en avant cette expérience professionnelle pour rappeler la dureté du monde dans lequel nous vivons et les difficultés que certains ont à s’en sortir comme dans cette banlieue froide (dans tous les sens du terme) de Bergen qui est le théâtre de vies difficiles, gâchées, monotones et parfois sans espoir (cf. Pour le meilleur et pour le pire).Le même, dans Brebis Galeuses aborde la drogue et la prostitution comme nouveau vecteur ou comme face cachée du capitalisme.

De même, Kurt Wallander s’interroge sur les méfaits de ce même capitalisme sauvage dans L’homme qui souriait ou plutôt sur les méfaits des patrons sans scrupules. D’ailleurs c’est sa dernière enquête car il ne tient plus le choc et tous ses doutes lui pèsent tellement qu’il démarre le roman par une errance teintée d’alcool qui lui fait prendre la décision d’arrêter tout (à noter que sa fille reprend le flambeau dans le dernier Mankell Avant le gel).

L’Introspection comme moteur positif

Si dans le roman on a souvent parlé de comportementalisme (voir Chandler et Hammett et le dossier Histoire du Polar), le polar scandinave aborde lui le côté obscur (non pas de la Force) mais de ses personnages avec une profondeur qui n’a d’égal que les doutes et les difficultés existentialistes des personnages rencontrées. Ainsi dans Ombre et Lumière, on accompagne assez longtemps Eric Winter qui fait le deuil de son père mourrant en Espagne et qui voit sa vie personnelle complètement chamboulée (sa compagne Angéla emménage chez lui et attend leur premier enfant). Arrivera t’il à assumer cette nouvelle situation, ce changement radical ? On est loin du Lonesome Cowboy cher à l’imagerie populaire et chandlerienne, du détective solitaire, blasé, tombeur de femmes fatales.

Passage des Ombres, le nouveau polar de Arnaldur Indridason
Passage des Ombres, le nouveau polar de Arnaldur Indridason
Varg Veum traîne ainsi sa dégaine et son statut de divorcé en refusant toutes les affaires sentimentales et s’en consolant à l’aquavit. On le voit pourtant être tenté par de belles scandinaves (normal pour nous européens du Sud, le phantasme de la belle nordique) et prendre des vestes comme dans Brebis Galeuses où il espère malgré tout que sa quarantaine ne le handicape pas trop. On peut également prendre la direction de la Finlande et sa capitale Helsinki, où l’inspecteur Timo Harjunpää traîne son vague à l’âme dans les méandres d’une société désenchantée. L’inspecteur Timo Harjunpää, la trentaine bien avancée, est un flic fatigué. Fatigué par les manques de moyen humains et matériels mis à la disposition des forces de police de la capitale finlandaise. L’auteur, Matti Joensuu connaît bien l’univers qu’il décrit. Né en 1948, il est entré dans la police en 1973 et occupait le poste d’inspecteur divisionnaire à la brigade criminelle de Helsinki, comme son personnage. Il est l’auteur de 10 romans couronnés de nombreux prix, dont trois ont été traduits en français.

L’humour joue un rôle non négligeable chez bon nombre d’auteurs et je retiendrai ici en particulier le bizarroïde Varg Veum de Gunnar Staalesen qui n’en rate pas une (de bonne blague ou de bonne réplique) surtout pour désamorcer des situations tendues voire explosives.

Harry Hole, inspecteur de la police d’Oslo, créé par Jo Nesbo (Norvége), n’est pas non plus un enfant de chœur, bourru, solitaire, avec un fort penchant pour l’alcool, le tabac et des méthodes peu orthodoxes pour résoudre ses enquêtes. Je mentionne pour le principe Stieg Larsson, car, à moins d’être resté sur une ile désetre couppée du monde, vous n’avez pas pu échapper au succés phénoménal de sa Trilogie Millénium (plus de 50 millions d’exemplaires, traduction dans 25 pays, 5 tomes dont le dernier,La Fille qui rendait Coup pour Coup, écrit par David Lagercrantz aprés la mort de l’auteur, deux adaptations cinématographiques, une série télé et même une collection, Actes Noirs, créée pour l’occasion par les éditions Actes Sud.

On peut également se tourener vers l’Islande, avec Arnaldur Indridason et son personnage d’ inspecteur de la police de Reykjavík, Erlendur Sveinsson, ou encore un nouveau couple d’enquêteurs dans la fascinante Trilogie des Ombres, qui se situe à l’époque de la Situation, terme pudique pour évoquer l’occupation américano-britannique de l’Islande à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Les éditions Métaillé en ont fait leur auteur vedette.

La Particularité Féminine

Camilla Läckberg, reine du polar suédois
Camilla Läckberg, reine du polar suédois
Non Fred Vargas n’est plus seule (comme auteur féminine de polars). Rejointe par nombre d’auteures (cf. le Polar au Féminin), et notamment les suédoises et autres norvégiennes qui sont également là pour nous faire entendre une petite musique différente dans le monde des détectives purs et durs. La question n’est pas de savoir si les femmes sont ou pas Hardboiled ? C’est plutôt comment le sont elles ? Anne Holt, Karin Fossum (Norvége), Camilla Läckberg (Suéde) en sont les plus connues des représentantes. Le Polar féminin scandinave nous montrent des femmes enquêter dans dans un univers masculin où elles doivent s’imposer et se heurtent aux préjugés de leurs collègues. Ces femmes commissaires ou détectives ont généralement une vie privée sans histoires, et on cherchera en vain des personnages féminins excentriques qui carburent au whisky et collectionnent les aventures avec les hommes ou les femmes, comme c’est souvent le cas dans les polars féminins qui nous viennent des États-Unis. La nouvelle coqueluche pourrait s’appeler Susanne Jansson qui devrait faire sensation en 2019, à la suite de Caroline Eriksson et ses collégues Camilla Grebe, Viveca Sten ou Asa Larsson.

Même Henning Mankell nous propose une collègue de l’inspecteur Kurt Wallander, Ann-Britt très compétente et qui en remontre aux membres masculins de l’équipe. Une exception toutefois chez Anne Holt : la commissaire Hanne Wilhelmsen est une lesbienne qui, sept volumes durant, s’entête à cacher sa liaison à ses collègues. Il faudra attendre le septième livre pour qu’elle accepte enfin, sur les instances de ces mêmes collègues, de se pacser avec sa nouvelle compagne (peut-être l’influence de l’évolution des mœurs sociétales). La aussi, pour ces auteures de polars, on retrouve la critique sociale avec une orientation plus vers critique de la condition de la femme dans leur pays. C’est l’occasion d’écorner la sacro-sainte image colportée sur les pays scandinaves, que l’on dit si avancés en matière de parité hommes-femmes. Cette société reste malgré tout encore assez machiste, même s’il faut quand même avouer qu’il y a du progrès.

Et si le Polar venu du froid commençait à nous chauffer sérieux ?

Offer Mossen, le prochain carton suédois de Susan Jansson ?
Offer Mossen, le prochain carton suédois de Susan Jansson ?
Si il y a dix ans (déjà), ce renouveau venu du froid apportait un vent de fraicheur sur le Polar, force est de constater que depuis le succés planétaire de Millenium, on a l’impression qu’un habitant sur deux en Scandinavie écrit des polars. le Thriller venu des glaces monopolise les rayons des librairies et semble tourner dorénavant à la recette commerciale, à défaut d’être toujours littéraire. Certes, les premières découvertes de Henning Mankell, Camilla Läckberg ou Jo Nesbo avait quelque chose d’enthousiasmant, mais la pléthore de romans à la mode scandinave sombre pour une grande partie dans un conformisme de bon aloi, qui certes sied à la majorité, avec tous les codes habituels du Polar ( intrigue correcte, suspens, résolition, cadre social), mais qui surout commence à lasser et à écœurer avec sa lenteur, ses répétitions, son introspection souvent stérile, ses tics de normalité bon teint. Loin de moi, un quelqconque penchant xénophobe, voir franchouillard, mais, à trop friser l’overdose de noms en ..sson, avec le fameux ø barré, on en vient à souhaiter céder à une nouvelle vague, disons au hasard, sud africaine, italienne, autrichienne (voir les savoureux auteurs d’Autriche) et même, soyons audacieux, français avec l’excellent Antoine Chainas, Elsa Marpeau ou Hervé Le Corre, dans le style redneck à la farnçaise. Du sang neuf, que diable !

Le Polar Japonais