Tatoo, du taulard au Glamour

Quand le tatouage devient la norme et pas seulement pour les durs-à-cuire

12' de lecture

Comment est on passé en à peine quelques décennies, du A Môman grossièrement tatoué sur le biceps aussi large que viril d’un marin ou d’un taulard récidiviste, du signe de reconnaissance d’appartenance à un gang des banlieues américaines, aux volutes foisonnantes et compliquées sur le torse glamour de David Beckham ou à la calligraphie khmer, gracieuse et aérienne sur les frêles épaules d’Angelina Jolie ? La signification de ce raz de marée sous épidermique d’encre noire ou colorée emprunterait elle plus à l’effet de mode ou à une volonté plus profonde d’affirmer une personnalité trop facilement noyée dans un océan de conformité et autres codes sociaux ? Si le tatouage a été longtemps l’apanage des durs-à-cuire (ce qui vaut cet article dans un site tel que Polar Hardboiled), force est de constater qu’il a depuis largement franchi les portes de la prison, dépassé les frontières des terrains de jeu des gangs pour s’égayer avec plus ou moins de bonheur sur les catwalks des défilés de mode, sur les pelouses des stades ou encore sur les plateaux de cinéma et de télévision.

D’une image autrefois trop facilement ringarde, négative et sectaire, le tatouage véhicule aujourd’hui tout ce que le glamour, le branché tendance, l’artistique peut avoir de superfétatoire dans notre société actuelle de la communication, du paraitre et de la compétition à tout prix. Aussi, avant de commettre l’irréversible et de me faire tatouer sur l’épaule gauche le logo du site Polar Hardboiled (avec en sous-titre sa fréquentation mensuelle), je vais tâcher très modestement, de donner quelques pistes de réflexion à ce phénomène aussi complexe que répandu. Vous serez ainsi vous-même un peu averti avant d’abandonner votre corps à la plume ou au pistolet agile et avisé d’un tatoueur aussi fou que génial.

Liberté d’expression ou aliénation forcée

Se faire tatouer relève, à n’en pas douter, d’une démarche volontaire et le plus souvent pleinement assumée. Mais qu’est ce qui motive, à un instant donné, un individu à sauter le pas, à souffrir temporairement (je ne parle pas d’expérience mais par ouï-dire) et à se marquer telle une bête au fer rouge pour l’éternité. Sans remonter aux temps des cavernes ou aux calendes grecques (le premier homme tatoué avéré date du néolithique), les premières motivations participaient d’un rituel clanique ou communautaire, non choisi mais plutôt subi comme rituel de passage vers un âge adulte, vers un statut revendiqué, vers une identité sociale.

Les tatouages maoris (tant prisés aujourd’hui de nombre de sportifs) étaient d’abord des marqueurs sociaux forts au-delà de leurs attraits artistiques. Les taulards ou membres de gangs se reconnaissaient entre eux au travers des quelques signes cabalistiques ou réellement signifiants qu’ils arboraient sur des parties du corps elles aussi clairement identifiées.

Les prisonniers russes tatoués de Sergeï Vasiliev

Photos de Sergeï Vasiliev extraites du livre Russian criminal tattoo encyclopaedia rassemblant des photos de prisonniers juste après l’effondrement de l’URSS (1989-1992).
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L’encrage du corps est donc avant tout un marqueur identitaire fort, apparaissant comme naturel et évident pour bon nombre de tatoués. Encore aujourd’hui, cette motivation semble être essentielle, renforcée par la symbolique attachée au tatouage. Tous les tatoués (ne cherchez pas ici de sondage Ipsos ou de statistiques alambiquées, je revendique l’approximation et l’intuitif) vous expliquerons la signification particulière de leur tatouage, qui du dauphin qui plonge sur le bas ventre, qui du dragon qui rugit sur l’épaule, qui de la salamandre rampant furtivement sur l’entrecuisse, qui de l’inscription en tamul sur le mollet gauche (j’arrête ici les exemples avant de dériver vers des rivages plus risqués et osés, le tatouage visite parfois des contrées du corps lointaines, dangereuses et méconnues). Leur tatouage correspond donc bien à un instant donné de leur vie, à une construction de soi progressive (parfois au travers d’accumulation de divers tatouages échelonnés dans le temps), à une individualisation d’une approche unique, parce que intimement pensée et murement réfléchie (je ne parle pas ici des quelques sbires bas de plafond qui se font tatouer une femme à poil un jour de beuverie dans les bas-fonds de Bangkok ou d’Hambourg ; je peux en parler, j’ai fréquenté les deux).

Toutefois, une âme peu charitable, voire un brin sarcastique et perverse, pourrait leur rétorquer que l’effet de mode est passé par là, que leur libre arbitre a été quelque peu altéré, voire complètement annihilé par la société de consommation, par le poids des règles sociales, par la médiatisation de soi qui semble être la règle aujourd’hui. Je ne ferai pas le parallèle avec le quart d’heure de célébrité et de gloire auquel une certaine majorité semble aspirer de nos jours au prix d’un voyeurisme écœurant, d’humiliations subies, d’une aliénation de soi et de son corps, et parfois au travers de la chirurgie esthétique ou du piercing, qui par bien des aspects relèvent de la même démarche que le tatouage. Mais je m’égare et revenons donc à ce qui reste la motivation première, la construction identitaire de soi.

Construction identitaire de soi

Montre-moi tes tatouages et je te dirai qui tu es ! Trois leviers fondamentaux participent de la construction de son identité :

  • sa personnalité (celle que l’on a, celle que l’on croit transmettre et celle qui est effectivement perçue),
  • la société (ses règles et codes sociaux) et,
  • l’interaction entre eux (inconsciemment subie ou plus ou moins délibérément choisie)

Si les premiers tatoués vivaient leur passion comme une liberté, une façon, soit de s’affranchir des codes convenus d’une société honnie, soit de s’affirmer comme marginal et rebelle, la pratique semble avoir évolué aujourd’hui vers une volonté de se raconter, de dire au monde et à la société quelle personne on est vraiment, quelles sont ses références et ses critères, à quelle famille on appartient. En ce sens, c’est une sorte de CV jeté à la face du monde, pour confirmer à qui veut bien l’entendre, que l’on n’est pas exactement ce que l’on parait ou prétend être. De ce point de vue, les tatouages d’Angelina Jolie reflètent parfaitement cette quête identitaire ou ce story board personnel (voir plus bas). Dans cette société de la rapidité, de l’immédiat et de l’éphémère, il s’agit de laisser percevoir en un clin d’œil cette personnalité cachée ou supposée, racontée par les signes cabalistiques encrés dans la peau. C’est comme le pitch d’un film ou d’une histoire qu’il faut débiter en 30 secondes chrono pour attirer et maintenir l’intérêt d’autrui. Voila qui je suis, ce que je pense et ce que sont mes histoires. On voit donc fleurir, qui sur les biceps, qui sur les épaules, qui sur le ventre, les cuisses, le cou, le prénom de ses enfants, la devise (latine, bouddhiste, arabe, lao, etc.) qui transcrit le mieux sa faconde vivre ou de concevoir la vie, les dates des moments forts de sa vie (mariage, amour, naissance, mort, épreuves, etc.). La peau a peu à peu remplacé l’album photo, l’arbre généalogique, les échanges épistolaires. En ce sens, cette interaction partiellement ouverte et publique avec la société relève de cette gloire éphémère tant désirée par bon nombre d’entre nous.

Je m’expose tatoué, donc je suis ! La première impression est souvent la bonne, surtout lorsqu’elle est mauvaise

Le regard des autres est toujours traître car il est forcement distancié, corrompu à la fois par la psychologie et le contexte du voyeur et la sienne propre. Il n’est pas alors très facile de faire fi de ces filtres, de passer outre les préjugés pour découvrir ce que cachent les apparences. Accessoirement, je vous renvoie sur Les Apparences de Gillian Flynn qui traite d’un sujet assez similaire monogrammes définitivement encrés sous l’aisselle, le prénom de votre premier amour de jeunesse. A vous de voir, si vous optez pour l’intimité partagée (cela dépend avec qui), pour le luxe solitaire (un peu orgueilleux tout de même) ou pour le jeu de rôles maitrisé (attention au faux pas).

Marginalisation ou socialisation

Mais la société a ses règles et l’exposition totale ou partielle de sa personne n’est pas sans risques et conséquences et pas non plus sans malentendus et contrefaçons. L’apparence est souvent trompeuse, surtout lorsqu’elle se veut signifiante ou porteuse de sens.

Que vous soyez issu de la classe moyenne ou pauvre, que vous soyez un intellectuel aisé, que votre tatouage soit visible, totalement masqué ou partiellement caché, celui-ci ne sera pas perçu de la même façon. Ou plutôt, il vous donnera l’illusion de la différence, une certaine idée de vous-même, là où d’autres y verront une servitude à un effet de mode, une socialisation subie ou une marginalisation volontaire. Un tatouage caché, par exemple, vous dote d’une personnalité flexible à souhait, que vous pouvez dévoiler à quelques happy few sans pour autant prendre le risque de l’exclusion, vous procure le luxe très égoïste de ne s’affirmer que pour soi-même, de pénétrer le cercle restreint d’initiés triés sur le volet, où de rejoindre les voyous et autres durs pour s’encanailler. Au détour d’une conversation, d’échanges un peu trop arrosés dans le recoin d’un bar branché, vous pourrez alors choisir de révéler (ou non) votre tigre multicolore sur l’épaule, les cinq ou six monogrammes définitivement encrés sous l’aisselle, le prénom de votre premier amour de jeunesse. A vous de voir, si vous optez pour l’intimité partagée (cela dépend avec qui), pour le luxe solitaire (un peu orgueilleux tout de même) ou pour le jeu de rôles maitrisé (attention au faux pas).

Par contre, si votre tatouage est entièrement visible, vous risquez à coup sûr l’exclusion par quelques bien-pensants étroits d’esprit, l’assimilation à une communauté à laquelle il n’est pas certain que vous apparteniez ou que vous souhaitiez appartenir, un regard un peu trop appuyé, voire réprobateur lors d’un entretien d’embauche, ou l’étonnement amusé voire complice de coreligionnaires tatoués. Tout est alors question de sa capacité (ou pas) d’assumer ses choix face au jugement public, trop souvent hâtif et définitif. C’est d’autant plus crucial, que le caractère permanent et irrévocable d’un tatouage, vient s’opposer à la brièveté et au côté éphémère du premier regard de l’autre. Sauf évidemment, si ce regard est recherché et provoqué pour confirmer sa position, son identité, voulue, assumée, vécue pleinement avec plaisir, sérénité et responsabilité.

Si le (s) tatouage (s) caché (s) vous donnera à minima le luxe illusoire de la différence, le (s) visible (s) vous procurera certainement le frisson de la marginalisation, certes de moins en moins excitant à une époque où le tatouage se répand sur le moindre centimètre carré de peau comme se répandait à une autre époque, la petite vérole sur le bas clergé breton.

Et l’art dans Tatoo ça ?

Au delà de la quête identitaire ou de l’affirmation de soi, le tatouage peut aussi être vécu comme une performance artistique, en général sur tout le corps, en couleur, avec des motifs aussi exceptionnels que rares, aussi beau que singulier.

Art is not a mirror to reflect the world, but a hammer which with to shape it

Je ne parle pas ici évidemment du fil barbelé tatoué autour du biceps qui faisait fureur dans les années 1990-2000 mais de certaines circonvolutions fragiles qui empruntent plus à la calligraphie et aux techniques du dessin. A l’instar des Yakuzas, le corps devient œuvre d’art, performance, témoignage. D’ailleurs, de plus en plus de tatoueurs, dans leurs tentatives de se démarquer de la production courante et donc copiée à l’envie, jettent des ponts entre art graphique et tatouage, entre infographie et tatouage. Certains grands noms français reconnus internationalement, se distinguent comme Tin-Tin, (par ailleurs, Syndicat National des Artistes Tatoueurs en 2003) ou Léa Nahon de La Boucherie Moderne, dont les productions font courir le Tout Paris..à Bruxelles. Tous deux se revendiquent artiste, avant d’être tatoueur et force est de reconnaitre que ce statut, si souvent galvaudé, peut aisément leur être octroyé au vu de leurs productions respectives.

Production de Léa Nahon, artiste française

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De l’hyperréalisme au style oriental voire japonisant, l’éventail est très large privilégiant avant tout un certain esthétisme que l’on pourrait pour certains tatouages retrouver sur une toile ou une cimaise. Des artistes tatoueurs chinois, tels que Joey Peng ou Wang du collectif Tatoo Temple revendiquent non seulement la référence à l’art mais également à une certaine philosophie du tatouage, renouant ainsi avec la dimension signifiante de tout art et encore plus du tatouage, encré à jamais dans le derme. Si ces deux grandes tendances prennent le pas aujourd’hui, il faut également rappeler les divers styles plus conventionnels ou old school avec le pointillisme, le lettring ou le traditionnel. la richesse de cet art est incontestable. Pour les nostalgiques et les purs et durs, je mentionnerai Sailor Jerry, figure emblématique du tatouage vintage, décédé en , référence en matière de tatouage type Sailor.

La vie tatouée d’Angelina Jolie

Angelina Jolie Tatouée
Un des nombreux tatouages de la belle angelina jolie
Je vous laisserai creuser le détail des signes sur les courbes voluptueuses de la Belle Angelina, mais en cherchant bien, vous trouverez pêle-mêle :

  • premier tatouage dédié à son premier mari Billy Bob Thorton ensuite recouvert par les coordonnées géographiques des lieux de naissance de ses enfants adoptifs,
  • prénoms de ses enfants,
  • tation de l’écrivain Tennessee Williams,
  • prose en arabe,
  • proverbe latin,
  • dessin celte,
  • prière en langue khmer,
  • chiffre Romain XIII,
  • lettre gothique,
  • tatouage tribal réalisé à Bangkok et j’en passe

Production de Jamie Kam de Hong Kong

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Le tatouage en Chiffres

  • Prés de Un Français sur 7 est tatoué (14%), 16% des femmes et 10% des hommes
  • 67% sont tatoués sur un emplacement discret et 43% sur une zone visible
  • Un jeune sur cinq chez les 25-34 ans et 80% des 18-24 ans estiment que le tatouage est un art
  • 22 % des 18-24 ans non tatoués pensent y venir (sondage IPSOS)
  • 40 tatoueurs en France, il y a vingt ans, 4000 aujourd’hui.
  • 80% des « people » sont tatoués (chiffre non vérifié, ma fréquentation des people et mes lectures de gala ou Voici étant très limitées
  • Le tatouage tribal aux épaules est le tatouage le plus répandu chez les hommes (à quoi ça sert sinon d’être un gros dur)
  • Le tatouage au bas du dos (ou chute des reins) est un des tatouages les plus répandu chez les femmes (faut bien attirer le gros dur cité plus haut)

Quelques exemples de la production de Joey Pang

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Pour les incontournables du Monde du Tatoo sur le Web :

En Bonus, un nouveau genre de Tatoo

Nouveau phénomène, les Tatoo Girls, liè à la montée des réseaux sociaux, ou comment booster son audience (en nombre de followers) avec une plastique irréprochable et bien encrée, en couleur ou en noir et blanc.

Pour le Fun, quelques Tatoo Girls

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