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Détective Privé, le Mythe

La figure indissociable du roman noir et des durs-à-cuire

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S’il est une figure indissociable du roman noir et en particulier du polar Hardboiled, c’est bien celle du Détective Privé. Mais est-on sûr de bien connaître qui se cache sous le sempiternel feutre mou, l’imper au col relevé, derrière la flasque de bourbon, la moue désabusée et qui manie aussi bien l’ironie mordante que le revolver ? Ces icônes littéraires et cinématographiques ont fait la gloire du détective privé mais qu’ont en commun Philippe Marlowe, Varg Veum, Myron Bolitar, Nestor Burma ou encore Sam Spade ?

Détective Privé, une Figure a Part

l'unique Sam Spade joué par Humphrey Bogart
l'unique Sam Spade, archétype du détective joué par Humphrey Bogart
Le roman policier, qu’il soit polar noir, roman à énigmes, thriller sanglant ou chevauchée urbaine, a véhiculé bien des personnages et héros, récurrents ou météoriques, parmi lesquels la figure emblématique du Privé. Il faut donc d’abord trier le bon grain de l’ivraie (devrais-je dire l’ivresse pour ces héros souvent imbibés). Tordons donc tout de suite le coup à des rapprochements coupables et des similitudes pouvant faire passer un détective privé pour ce qu’il n’est surtout pas.

Un Privé, par essence même, n’est pas un flic (même s’il lui est arrivé dans le passé d’avoir exercé cette profession). A ce titre, il n’a pas à se plier à la rigueur de la loi, à s’enfermer dans le carcan de la hiérarchie et dispose donc de plus de libertés dans ses actes, quitte à franchir parfois la ligne jaune (et il faut bien constater qu’il ne s’en prive pas). Ce n’est pas non plus l’amateur éclairé (ou pas) qui se voit embringué dans une histoire qui le dépasse mais qui déploie toutes ses qualités pour en démêler les fils (souvent pour les beaux yeux d’une blonde, mais la chair est faible). C’est encore moins le journaliste investigateur, hâbleur, roublard et avide du scoop, même si sa démarche peut parfois présenter des similitudes avec celle du Privé.

Non, un Privé, c’est d’abord et surtout, le patron d’une agence de renseignements (de taille plus ou moins réduite et pouvant même se limiter, dans la plupart des cas, au seul patron), un professionnel qui fait payer ses services (Ah, le sempiternel 200 dollars par jour plus les frais !), une personnalité souvent très attachante et profondément humaine, avec un vécu très dense qui lui permet de traverser bien des épreuves, d’avoir un œil plus que critique sur la société et une lucidité confiant parfois au cynisme. Et ses clients savent ce qu’il en est !!

Le Privé, un Passeur, un Antihéros

Dans les vrais romans noirs, le Détective est souvent un “pont” entre réalité et fiction. Le gros Dur au cœur d’artichaut n’est pas une simple figure rhétorique.

  • Dur, il l’est et le restera :
    toujours avec un flingue
    toujours avec un flingue
    ancré dans le tangible et dans des sociétés ou communautés le plus souvent violentes et marginales, il est obligé de jouer des poings, de remettre en cause l’ordre établi. Il devient ainsi le catalyseur de situations de crises dans leur expression la plus concrète. Il garde un pied dans la réalité sociale des communautés qu’il traverse, soit pour mieux dénoncer leurs travers et leurs vices, corruption, violence, avidité, soit pour mieux la combattre au service de la vérité. Son rôle de “critique social” est ainsi exacerbé même s’il ne se fait que peu d’illusions sur la réussite de son entreprise. Ce n’est d’ailleurs pas innocent de voir que souvent le Roman noir et la figure du détective sont nés et embellissent dans la crise. La dualité Roman Noir et Crise est à ce titre patente tant sur le fond que dans la forme. Le style “comportementalisme ou behavior”, style très direct, faits de dialogues précis et percutant, d’actions, style sans fioritures, sans effets inutiles allant à l’essentiel et traduisant aussi fidèlement que possible la gestuelle et l’action des personnages en est l’illustration la plus directe. Il était revendiqué dés l’origine par les grands noms du Polar Hardboiled).
  • Cœur d’artichaut, toujours : le Privé sait aussi garder sa part de romantisme, de fiction voire de féminité car aussi dure que soit la réalité il a besoin de cet échappatoire pour supporter son quotidien. Qu’il le trouve au fond d’une bouteille de bourbon, dans l’immensité des yeux bleus d’une blonde fatale (ou les yeux verts d’une brune volcanique, je ne suis pas sectaire), ou dans les rails d’une dope plus blanche que la meilleure colombienne, il fait systématiquement jouer cette soupape de sécurité sans laquelle il ne serait qu’une brute de plus, de celles qu’il veut combattre sans répit.
    Car peu importe la résolution d’une énigme (pour laquelle il est tout de même payé in fine), l’essentiel est ailleurs, dans ces tranches de vie, intenses, dures, extatiques parfois, qui finissent par construire une personnalité complexe, attachante, sensible, vulnérable. Certes, il paie parfois cette dualité au prix fort, celui d’une innocence perdue, d’une incapacité chronique à communiquer, d’une carapace interdisant tout contact vrai et durable. Son cynisme et sa lassitude récurrents, son regard désabusé sur le monde le privent sûrement de joies simples et vraies, mais est-ce là son destin et son karma ?
  • Schizophrène peut-être, fou jamais, lucide toujours, généreux par essence, redresseur de tort par vocation. Le Détective n’est pas un anti-héros pour rien !

Les Privés Célèbres

Pour les amoureux des films noirs des années 40-50 (chers à mon cœur), La liste est évidemment loin d’être exhaustive et chacun est le bienvenu pour l’enrichir, soit en commentant l’article, soit en proposant un article spécifique dans la rubrique Les Dossiers du Polar.

Comment ne pas débuter par les incontournables privés de Chandler ou Hammett, désabusé, cynique, buveur de whisky, tombeur de ces dames, cogneur mais surtout redresseur de torts !

  • Sam Spade : C’est le “Détective” par excellence, personnage créé par Hammett pour le roman Le Faucon de Malte paru dès 1930 dans la revue populaire Black Mask et immortalise a l’ecran par Humphrey Bogart.
  • Philip Marlowe : un détective à l’humour décapant qui se présente comme un individualiste solitaire et révolté.
    Mike Hammer le Privé de Mickey Spillane
    Mike Hammer le Privé de Mickey Spillane
  • Nestor Burma : détective privé, le fondateur de l’agence Fiat Lux muni de sa pipe en forme de taureau, créé par Léo Malet
  • Varg Veum : Les énigmes policières des aventures du privé vont dès lors surtout servir de base à des réflexions sur la pâte humaine, sur les ressorts de chacun face à la banalité du quotidien et sur les relations inter personnelles.
  • Lew Archer, détective privé, créé par Ross Macdonald et qui écume Santa Theresa, ville imaginaire (de son vrai nom Santa Barbara)
  • Mike Hammer : Avec Mike Hammer, créé par Mike Spillane efficacité d’abord, dialogues directs, scènes de violence sans concessions, satisfaction du travail bien fait, pas de place pour les sentiments même avec les gonzesses que le dur à cuire Mike culbute très volontiers, parfois sans trop leur demander leur avis ! On est dans la veine réaliste du style Hardboiled !
  • Pepe Carvalho créé par Manuel Vázquez Montalbán
  • Shell Scott crée par Richard S Prather
  • Bernie Gunther ancien membre de la Kripo, privé improbable au cœur de l’Allemagne nazie dans La Trilogie Berlinoise de Philip Kerr
  • Nameless, un privé intéressant crée par Bill Pronzini qui a remis au goût du jour la figure du Privé
  • Louise Morvan, privée japonisante à retrouver dans . Comme quoi, les femmes deviennent de plus en plus incontournables dans le polar et ce n’est pas le dossier Le Polar au Féminin qui me contredira
  • Myron Bolitar, l’ex agent du FBI créé par Harlan Coben et agent sportif qui joue les détectives dans une série de 11 romans aussi efficaces que populaires.
    Lew Archer, le Privé de Ross Mc Donald
    Lew Archer, le Privé de Ross Mc Donald
  • Alex Delaware privé dont le meilleur ami est un flic homosexuel, Milos Sturgis, bien loin effectivement de la figure manichéenne du détective classique (quand je vous disais que le privé est un être complexe !). Lisez donc les livres de Jonathan Kellerman
  • Kenzie & Gennaro, détectives qui entretiennent une relation d’amitié amoureuse un peu ambiguë et dont les aventures (dans 5 romans à ce jour) tournent en général autour de l’enfance maltraitée, thème cher à un maître du genre Denis Lehane. A lire et à voir Gone Baby Gone (même si je préfère Mystic River de Clint Eastwood, mais ce n’est pas un film avec détective).
  • Paul Drake, détective un peu en marge, car bossant pour l’avocat Perry Mason, pas franchement dans la veine décrite ici.
  • Richard Peter Chambers, un privé décalé, plutôt aisé, qui a évidemment un bureau mais y met rarement les pieds et beaucoup moins souvent que dans son superbe appartement sur Central Park. Le Privé créé par Henry Kane va même conduire un auteur anglais, Dennis John Phillips, admirateur de Chandler, à prendre ce nom comme pseudonyme.
  • Marla Trent, créée également par Henry Kane sur le même modèle que son homologue masculin. Belle, riche, des mensurations à faire pâlir les Ava Gardner et autres Rita Hayworth, elle mènera sa barque et fera même équipe avec Richard Chambers dans un des romans.

Le Privé fait du Cinéma

S’il est bien une relation privilégiée entre la littérature et le cinéma, c’est bien celle qu’entretient le Privé avec le 7ième Art.
La recette idéale pour un bon polar des années 40-60 :

  • Prenez un acteur si possible à la mâchoire carrée et l’œil sombre
  • affublez le d’un imper à col relevé (trench-coat in english dans le texte), d’un feutre mou et d’un cigare,
  • dotez le d’une capacité non négligeable à tomber les filles au petit déjeuner,
  • offrez lui la faculté de se relever en époussetant le dit imper après une dérouillée carabinée
  • n’oubliez pas le tarif de ses honoraires, 200 dollars par jour plus les frais (le polar étant de plus en plus européen et le dollar ne valant plus grand chose face à l’Euro, vous pouvez sans état d’âme faire jouer le taux de change)
  • présentez lui une femme à tomber par terre (suivant les goûts, elle pourra être blonde glaciale, brune incendiaire, rousse volcanique, ingénue perverse, garce au cœur tendre, voire mère de famille, mais toujours dotée de formes à damner le plus pieux des détectives, bien que privé et religion ne fassent jamais bon ménage)
  • confiez le tout à un scénariste digne de ce nom et à un réalisateur non dénué de sensibilité et de savoir faire

et vous obtiendrez facilement quelques uns des chefs d’œuvre du genre, tels que, en vrac, Le Faucon Maltais, Le Grand Sommeil, Last Seduction, Big Heat, Le Port de l’Angoisse, Asphalt Jungle (je ne cite là évidemment que les films avec un vrai détective comme héros).
La première figure qui vient naturellement à l’esprit est celle d’Humphrey Bogart immortalisant les héros récurrents de Chandler ou d’Hammett.A lui seul, Philip Marlowe a mobilisé un nombre incalculable d’acteurs de renom, de Dick Powell à Elliot Gould en passant par Robert Mitchum.

Des Scènes Mythiques

Retrouvez quelques extraits de films devenus mythiques, avec des détectives pur jus et des femmes fatales au sens propre du terme : Cela se passe dans Les Plus beaux Baisers du Polar l

Les Accesssoires indispensables

Chapeau Mou

C’est l’emblème du Détective dont il ne se sépare pratiquement jamais, même pour la bagatelle ! Que ce soit pour un petit geste, histoire d’égaliser le rebord du chapeau en faisant glisser la pince formée par le pouce et l’index ou un coup du tranchant de la main pour creuser le sommet du chapeau, autant de gestes incontournables qui ont fait la gloires des acteurs hollywoodiens de l’apres guerre.

l’Imper ou le Trench

le Trench porté avec élégance par Bogie
le Trench porté avec élégance par Bogie
Tout bon détective se doit de porter un Trench, vêtement devenu iconique du genre et popularisé par Humprhrey Bogart (notamment dans le cultissime film Casablanca), mais également par le fameux inspecteur Columbo, dans sa version trash et encore bien d’autres dont l’improbable Peter Sellers dans la Panthère Rose. A noter qu’au départ, ce manteau a été créé par Burberry pour l’armée britannique et pour contrer la pluie (toute londonienne !)

Histoire du Polar