Césars 2018, le polar absent

Quand le cinéma français redécouvrait les vertus d'un bon vieux film de malfrats

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Les Césars du cinéma français ont rarement fait la part belle au film policier ou polar et ce cru 2018, célébré ce Vendredi 2 Mars prochain, ne déroge pas à la règle. La seule filiation un peu tenue peut se trouver cette année dans Au revoir là-haut, adapté d’un livre de Pierre Lemaitre, par ailleurs auteur de polars. Ce film et 120 Battements par minute, la fresque des années sida, tiennent le haut du pavé des nominations de 2018 avec également le Sens de la Fête.

Pour retrouver un polar au palmarès des Césars, comme meilleur film, il faudrait remonter à 2009 avec le superbe et dense Prophète de Jacques Audiard, film de prison et d’apprentissage, si on veut bien faire l’impasse sur Elle, film français de Paul Verhoeven, réalisateur par ailleurs du cultissime Basic Instinct, thriller adapté d’un roman de Philippe Djian et histoire d’un viol et de ses conséquences.

La période récente des polars à la française

Mais la vrai période bénie et récente du polar français est à explorer du côté du mitan des années 2000, avec le renouveau du Polar Français.

Ne le dis à personne
Ne le Dis a Personne de Guillaume Canet
2006 sonne le renouveau du Polar à la française, avec coup sur coup, la sortie sur les écrans français de la très attendue adaptation cinématographique éponyme du roman de Fred Vargas Pars Vite et Reviens Tard (un peu ratée à mon avis) et le triomphe de Ne le Dis à Personne de Guillaume Canet, certe adapté d’un roman de Harlan Coben. On aurait pu à cette époque se demander si le cinéma français cédait à la tentation de la facilité et s’acoquinait avec son homologue américain pour ses grandes productions et autres films d’actions, ou alors s’il tentait de renouer avec nostalgie, réalisme et parfois efficacité avec un passé glorieux sur ce film de genre (polar noir), magnifié par Jean-Pierre Melville avec le Samouraï et allant de Touchez pas au Grisbi à Police Python 357, en passant par L627. Il y avait à une certaine époque une vraie tradition du polar français. Les réalisateurs dans la deuxième moitié des années 2000 ont semblé redécouvrir les vertus des films policiers ou des polars noirs et nous ont servi en vrac, le réalisme pur et dur des Truands de Schoendorffer (2007), le grand spectacle de Ne le Dis à Personne de Guillaune Canet (couronné de Césars en 2006), la morale sombre et un tantinet nauséabonde de Contre-Enquête de Mancuso (2006), avec un Jean Dujardin par encore oscarisé, l’esprit tortueux du Serpent d’Eric Barbier (2006) et pour le précurseur, Olivier Marchal, l’académisme de 36 Quai des Orfèvres (2004). Olivier Marchal récidivera en 2011 avec Les Lyonnais, toujours dans son même style académique et nostalgique d’une époque révolue où flic et voyou se parlaient d’homme à homme, virilité et code de l’honneur à l’appui. Il continuera en 2017 avec Carbone, polar librement inspiré de la vaste arnaque à la taxe carbone. Dans le genre académique et nostalgique, on retrouve Jean Dujardin à l’affiche du très classique La French (2014 réalisé par Cédric Jimenez), histoire du juge Michel, magistrat intègre et déterminé, venu faire le ménage dans le Marseille des années 70, alors capitale mondiale du trafic d’héroïne.

Même notre Lelouch national s’y était mis, peut-être pour redorer son blason artistique après avoir vu ses derniers films éreintés par la critique et souvent boudés par le public. Voilà donc qu’il sort en 2007, Roman de Gare dont il a écrit lui-même le scénario sous un pseudo, Hervé Picard, et qui retrace la quête de personnages de Judith Ralitzer, femme fatale et auteur à succès. Mais un tueur en série vient de s’échapper de la prison de la santé et Huguette, midinette, coiffeuse dans un grand salon parisien, va changer leur destin. Il y a des rencontres plus fatales que d’autres…Lelouch n’est pas un novice en matière de polar ou de genre assez proche, puisque on lui doit La Bonne Année, Le Bon et les Méchants ou encore Le Voyou dès 1970. On peut citer aussi Mesrine, l’ennemi public n°1, réalisé en 2008 par Jean-François Richet, retraçant la cavale de Jacques Mesrine, petit voyou de Clichy, devenu l’ennemi public numéro 1 dans les années 60 - 70.

En 2013, sort Zulu, réalisé par Jérôme Salle et se situant en Afrique du Sud, adapté du roman éponyme de Caryl Ferey, nouvelle star du polar français après la parution remarquée de ses romans Utu, Zulu et Mapuche. Tout récemment en 2017, sortait Tueurs, film de François Troukens (ancien truand belge) dans le veine du gangstérisme à l’ancienne, traité avec réalisme et sans fioritures, connoté de relations entre grand banditisme et politique.

J’en ai certainement oublié quelques-uns de cette époque, mais force est de constater que l’image (fausse) d’un cinéma français plutôt nombriliste, introverti et casse-bonbons en prend un sérieux coup pour se découvrir presque aussi musclée que Schwarzy et aussi tourmentée que Scorcese.

Une consanguinité revendiquée

Depuis très longtemps, le roman policier a été intrinsèquement lié au cinéma, ne serait-ce que par son essence même, car il se veut littérature de l’action par excellence, de la description du geste et de la psychologie des personnages traduites par leur gestuelle et leur comportement. Cette consanguinité a profité aux deux modes d’expression puisque si à l’origine on compte de nombreuses adaptations cinématographiques de romans policiers (et en particulier ceux de la Série Noire et des romans hardboiled de la grande époque), le roman policier d’aujourd’hui lorgne souvent du côté du grand écran pour structurer ses histoires comme de véritables scénarios. De ce point de vue, le pragmatisme des américains nous livre des best-sellers à la pelle (ou supposés tels). Jetez donc un coup d’œil à des livres tels que Justice Imminente de Jillian Hoffmann, Ne pardonne jamais de Lee Child ou encore Déviances de Richard Montanari pour vous rendre compte que certains auteurs américains pensent déjà à l’adaptation cinématographique de leur bouquin avant même de l’avoir écrit (certes parfois avec bonheur). Peut-être que l’ancêtre du film policier est The Adventures of Sherlock Holmes en 1905. Quoiqu’il en soit, des détectives aux énigmes à la Whodunit, des nanars et séries B, des pastiches au réalisme du quotidien des flics et voyous, c’est une véritable histoire d’amour entre polar et cinéma.

L’age d’or du Polar à la française

Le Cercle Rouge
Le Cercle Rouge, la quintessence du polar style Jean-Pierre Melville
Parodique, extatique, réaliste, les réalisateurs français nous ont donné dans les années 50-60 de vraies perles en matière de polar. Que ce soit, Audiard avec sa gouaille et ses répliques cultes des Tontons Flingueurs, Le Cave se Rebiffe et autres le Rouge est Mis, ou a contrario Jean-Pierre Melville et ses silences non moins cultes dans des films devenus des références comme Le Samouraï, le Doulos ou Le Cercle Rouge (qui ont d’ailleurs inspiré bon nombre de réalisateurs hongkongais dont le fameux John Woo et son film en 1989 The Killer), toute la palette y est passé. Les précurseurs de Touchez pas au Grisbi et Le Rouge est Mis de Gilles Grangier ont ouvert une voie assez classique, proche de l’esprit Série Noire des années 50 cinéma français. Henri Decoin avec son Razzia sur la Schnouf et Georges Lautner avec Le Pacha ont creusé le sillon dans lequel se sont engouffrés Denys de la Patelliere, Jean Delannoy et Pierre Granier-Deferre. Ce fut surtout l’occasion de voir deux monstres sacrés du cinéma français Gabin et Belmondo s’en donner à cœur joie et assoir une carrière inoubliable. En flic ou en voyou, ces deux-là, parfois accompagnés de Lino Ventura, ont habité le milieu français ou supposé tel ! De Mélodie en sous-sol à l’Affaire Dominici du Pacha au Soleil des Voyous, les années 50 à 70 ont été le point culminant du Polar style Série Noire avec en fond deux des auteurs les plus célèbres du genre à cette époque, Albert Simonin et Auguste le Breton. Albert Simonin fut celui qui réinventa le truand français, à l’instar de Francis Carco dans les années 20 et 30 (en particulier avec l’Homme Traqué).

En Bonus, la prémière scéne du Samourai de Jean-Pierre Melville avec un Delon hypnotique et magnifique

Les grandes gueules du polar à la française des années 60-70, les Delon, Gabin, Perrier, Ventura, Belomondo on été remplacées dans les années 2000 par les Auteuil, Lanvin, Karyo et autres Duval.

Introspection versus Action

Deux écoles se distinguent dans le polar français (comme d’ailleurs dans les autres genres cinématographiques) : violence et réalisme versus onirisme et introspection. Peut-on vraiment comparer Truands de Frédéric Schoendoerffer et Pars Vite et Reviens Tard de Régis Wargnier alors que les deux films peuvent revendiquer une parenté avec le polar ? D’un côté, une description qui se veut sans concessions de la réalité du monde des truands et tente de démystifier une certaine conception de ce milieu basée sur l’honneur et le respect du clan, là où il n’y aurait que violence, coups bas, humiliation et trahison. De l’autre côté, une fable trouble et mélancolique au cœur d’une atmosphère plus liée à l’auteur du roman, Fred Vargas, qu’au monde des voyous. De même, Guillaume Canet avec son adaptation d’un roman américain d’Harlan Coben, joue la carte de l’action et du blockbuster, d’ailleurs récompensé de quelques Césars. Alors que les années 80 prônaient le réalisme quasi documentaire d’un film comme L627 de Bertrand Tavernier, aujourd’hui donc la mode semble être à l’action et au gros spectacle, bien loin des plans au cordeau de Jean-Pierre Melville qui reste une référence.

La réalité au service de l’imaginaire

Les vrais flics font-ils de bons scénaristes ou réalisateurs ? On est en droit de se poser la question dans la mesure où depuis L627 et 36 quai des orfèvres, les flics de la PJ sont devenus les coqueluches de l’industrie cinématographique. Incontournables, ils assurent la légitimité et l’ancrage dans le réel de toute intrigue digne de ce nom. Depuis Michel Alexandre, ancien policier et scénariste de L627, jusqu’à Olivier Marchal, également ancien flic et devenu scénariste et réalisateur de plusieurs films dont le classique 36 Quai des Orfèvres. Il est devenu emblématique de cette catégorie de vrais flics passés du côté imaginaire et cinématographique du Polar. Dernièrement, il a tourné pour Guillaume Canet dans l’adaptation du roman d’Harlan Coben, Ne le dis à personne et a rejoint Benoît Magimel et Philippe Caubère dans le film de Frédéric Schoendoerffer, Truands. On peut aussi faire référence à Simon Michaël, ancien collègue de Marchal et également scénariste prolifique. Il est l’auteur, entre autres, des Ripoux de Claude Zidi, de Spécial Police et de la Totale. Tout récemment, François Troukens (ancien truand belge) réalisait en 2017 Tueurs dans le veine du gangstérisme à l’ancienne, traité avec réalisme et sans fioritures, connoté de relations entre grand banditisme et politique.

Dans le registre des malfrats à l’ancienne, le gang des lyonnais de Olivier Marchal

  <img class="lazyload" data-src="olivier-marchal.jpg" alt="Olivier Marchal" />

Dans le début des années 80, il passe par la Brigade criminelle de Versailles et la section antiterroriste. Après un passage comme chef d’une brigade de nuit et quelques piges comme acteur au cinéma, il quitte définitivement la police pour écrire des scénarios dont Police District et la série Quai n°1. Il s’essaie alors à la à la réalisation avec Un bon flic, court métrage remarqué à Cognac. Il passe au long métrage en 2002 avec Gangsters, dont Richard Anconina et Anne Parillaud tiennent les rôles principaux. Deux ans plus tard, Marchal réalise 36 quai des orfèvres, dans lequel il continue d’explorer tentations obscures liées au métier de flic. Inspiré de faits réels, ce film à gros budget est aussi un face-à-face entre deux monstres sacrés du cinéma français, Daniel Auteuil et Gérard Depardieu. Il continue à être prolifique et à tourner avec Guillaume Canet et Frédéric Schoendoerffer. En 2011 il réalise Les Lyonnais avec comme à son habitude des truands à l’ancienne au code de l’honneur pur et dur, mais cette fois confronté à la nouvelle génération plus encline à la violence expéditive et en 2017 Carbone, nettement moins violent et plus attachant.

  <img class="lazyload" data-src="L627.jpg" alt="L.627 de Bertrand Tavernier" />

Coécrit par un ancien policier, Michel Alexandre, il dépeint le quotidien de la brigade des stupéfiants de Paris. Le titre du film L.627 fait référence à l’article du code pénal sur la législation sur les stupéfiants, qui autorise un toxicomane en garde à vue à recevoir la visite d’un médecin. Il symbolise le décalage entre les moyens prévus par la loi et ceux effectivement mis à disposition pour la police. Une description qui se veut sans concessions de la réalité du monde des truands et tente de démystifier une certaine conception de ce milieu basée sur l’honneur et le respect du clan, là où il n’y aurait que violence, coups bas, humiliation et trahison.

  • Lino Ventura, Les Tontons flingueurs: Les cons, ça ose tout. C’est même à ça qu’on les reconnaît.
  • Jean Gabin, Le Pacha : Quand on mettra les cons sur orbite, t’auras pas fini de tourner.
  • Bernard Blier, Les Tontons flingueurs : Non mais ! T’as vu ça ? En pleine paix ! Il chante et puis crac ! Un bourre-pif. Mais il est complètement fou ce mec ! Mais moi, les dingues, je les soigne, j’m’en vais lui faire une ordonnance, et une sévère. Je vais lui montrer qui c’est Raoul. Aux quatre coins de Paris qu’on va le retrouver, éparpillé, par petits bouts, façon puzzle. Moi, quand on m’en fait trop, je correctionne plus, je dynamite, je disperse, je ventile !
  • Jean-Paul Belmondo, 100.000 Dollars au Soleil : Quand les types de cent trente kilos disent certaines choses, les types de soixante les écoutent.
  • Alain Delon, Mélodie en sous-sol : Louis !… Il est d’une honnêteté monstrueuse, un vrai pervers, enfin je veux dire… il n’a jamais eu une contredanse quoi..
Oscars et Polars