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Polar Hardboiled

Vous les Durs à Cuire, suivez la route du Polar Hardboiled, du Roman Policier Noir

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Roman Noir et Crise

La dure réalité de la crise confrontée à l'art de la narration : Pourquoi un tel rapprochement ? A un moment où la brutalité de cette crise financière, sociale et politique rattrape la plupart d'entre nous et impacte gravement notre quotidien, chercher un rapprochement avec le roman noir peut paraître passablement incongru. La littérature en général et le roman noir en particulier ont vocation à mettre en scène une réalité ou une fiction, à utiliser la narration comme un art au service d'un message. Or en ces temps troublés, force est de constater que la communication de crise aujourd'hui joue sur un terrain similaire en mettant en scène la réalité pour malheureusement mieux nous la faire oublier. Là où le (vrai) roman noir utilise dans ses récits le contexte social et politique pour faire apparaître et dénoncer les travers d'une société corrompue, les politiques et les communicants de crise d'aujourd'hui tendent à remplacer l'art par la Méthode du Storytelling pour nous faire soit oublier ses méfaits, soit nous faire encore plus peur. Le pire, c'est que ça marche !

Le Roman Noir est né dans la Crise

  • Sans remonter aux calanques grecques (voire Emile Gaboriau et Edgar Allan Poe dans le dossier Histoire du Polar), le roman noir américain est né juste après la grande crise de 1929 avec ses deux chantres (encensés dans ces colonnes), Dashiell Hammett et Raymond Chandler qui ont chacun plongé leurs détectives respectifs Sam Spade ou Philip Marlowe dans des mondes en crise, pour mieux leur faire lever le voile sur la corruption, la soif de l'argent, la guerre des gangs, des communautés déchirées, pour enfin passer derrière les apparences et la surface lisse des biens-pensants. Ils en ont fait, souvent comme eux-mêmes, des romans engagés politiquement, dénonciateurs de crise profonde masquée par le discours lénifiant des politiques. Il suffit de lire (ou relire) la Moisson Rouge ou le Grand Sommeil pour s'en convaincre. Dans ces romans peu importe le nombre de cadavres, qui a tué qui ou pourquoi, il s'agit avant tout de monter que la crise est toujours là, tapie dans l'ombre des mensonges permanents. La violence est omniprésente, les problèmes d'argent récurrents, les bagarres et conflits endémiques, la société est en crise et on nous le cache.
  • Le roman noir français est né lui aussi en pleine crise de la Seconde Guerre Mondiale pour dénoncer l'inhumanité de l'homme dans ces temps obscurs. Leo Malet plongera ses romans dans le ventre de Paris ainsi que Nestor Burma (avec toutefois une touche plus détachée et moins dure).
  • Dans la continuité, le polar français ou le néo-polar naîtra lui aussi dans la crise de 68 avec des auteurs d'un veine politique et d'une verve incandescente, tels que Jean-Patrick Manchette, Thierry Jonquet (décédé récemment), Jean-Bernard Pouy ou encore Maurice Dantec. Leurs romans deviennent alors le reflet même de la crise, celle de 68, la guerre d'Algérie, la crise prolétarienne, et se transforment souvent en réquisitoire politiquement engagé. La fiction, le rêve, l'intrigue sont alors bien loin pour laisser la place à une peinture très noire de la société, sans artifice, souvent sans même un once d'espoir de sortie.
  • Encore plus prêt de nous, les romans de Caryl Ferey participent de même démarche, dénonçant par exemple la noirceur (sans jeu de mots) de la société sud-africaine dans Zulu. Encore plus extrémiste et surtout plus désespéré, Antoine Chainas nous livre un Versus comme un coup de poing où la société se résume à ses côtés les plus sombres, à l'affrontement systématique des êtres, au désespoir le plus noir, à la violence comme seul lien de communication et de dialogue.
    En cela, tous ces auteurs et leurs romans ont été, sont et seront encore longtemps je l'espère les vrais communicants des crises et soubresauts du monde dans lesquels nous vivons.


L'individu Fait la Différence

Le Roman Noir souligne, en particulier au travers de ses personnages récurrents de détectives, la dimension individuelle de toute décision, de toute influence sur les événements qu'ils soient individuels, familiaux, nationaux ou mondiaux.
  • La toute récente histoire de la crise financière ne dit pas autre chose. Ainsi, tout le monde s'accorde à situer le point de départ de cette crise le 15 septembre 2008, jour de la faillite de Lehman Brothers. Or cette faillite fait directement suite à la décision de Henry Paulson de ne pas sauver cette banque, alors qu'il décide par ailleurs d'accorder le soutien du gouvernement US à bien d'autres banques. Pourquoi a t'il pris cette décision (qui allait donc entraîner le monde dans l'une des plus graves crises qu'il ait connue) ? Était-il ce jour là mal luné, avait il mal dormi la veille ou beaucoup plus prosaïquement avait il des intérêts à prendre cette décision. Il n'est pas inutile de rappeler que ce même Henry Paulson avait été Président de Goldman Sachs, banque concurrente la plus directe et la plus dangereuse de Lehman Brothers.
    Dans les temps de crise, la capacité de chaque individu à prendre les bonnes ou les mauvaises décisions, à rester serein ou paniqué, à rester honnête, à respecter ses valeurs fait effectivement la différence.
  • Les vrais auteurs de romans noirs ont su plonger leur personnage dans le maelström des sociétés en crise. La capacité de ces personnages à comprendre et à dénoncer les crises politiques et sociales, à gérer leur contradictions internes, leurs peurs les rendent plus forts, plus adaptables aux situations de crises. Ils admettent avec lucidité et parfois avec en certain détachement, qu'eux-mêmes et le monde ne sont jamais tout noir ou tout blanc, leur permettant ainsi de dépasser un manichéisme réducteur et coupable. Les Bons ne sont pas toujours bons et les Méchants peuvent être sympathiques.
  • Dans cette veine humaniste, il en est un qui a su porté à son apogée cette ambiguïté au travers d'un personnage universel, Maigret. Georges Simenon, avec ses prés de 400 romans, a analysé les méandres de l'âme humaine confronté à toutes les crises, qu'elles soient internes, identitaires, familiales, sociales ou communautaires. Son incroyable empathie envers ses personnages fait de chacun d'eux un géant aux pieds fragilisés par ses tourments, victime autant que coupable, seul, isolé au milieu du chaos.
  • Le Roman Noir a très justement fait de l'individu la pierre angulaire de ses récits. C'est à travers lui que l'on traverse les crises, que l'on comprend les dérives de la société, de l'âme humaine, que l'on voit ce reflet de ses contemporains. Les grands personnages récurrents du roman noir, Sam Spade, Philip Marlowe, Mike Hammer, Varg Veum, Travis Mc Gee et bien d'autres sont tourmentés, désabusés, lucides devant les crises qu'ils décortiquent ou affrontent. Ils sont des anti-héros, êtres faillibles mais entiers, trichent peu, ne travestissent pas la réalité. Ils sont souvent en révolte, en opposition par rapport au système, en somme en crise permanente. En ce sens, ce sont eux les vrais communicants de la crise et ce n'est pas un hasard s'ils sont d'autant plus populaires en période tourmentée.


La Communication en Temps de Crise

  • Dans les romans noirs, la narration et le talent de l'auteur agit comme un filtre ou une loupe pour mieux percevoir la brutalité du réel, la violence des situations, le vrai visage de chacun, bon ou méchant au delà des apparences. Elle dépouille la réalité de tous ses artifices pour la présenter nue et dure, comme un coup de poing dans la figure, indissociable de sa violence intrinsèque. Elle fait œuvre de révélateur comme la lente apparition progressive d'un Polaroïd. Que ce soit Dashiell Hammett, Raymon Chandler, Chainas, Ferey, Manchette ou bien d'autres, ils ont chacun leur style mais il le mette toujours au service de la dénonciation individuelle, politique, collective ou sociale. Le message transcende le style
    Dans la communication d'aujourd'hui (quelle soit de crise ou pas), la méthode prend le pas sur le message. La cohorte de consultants, communicants, scénaristes ou publicitaires ont détourné l'art de raconter une histoire pour en faire une arme politique, le Storytelling.
  • Du coup, la communication, surtout en temps de crise, se transforme aussi en filtre, mais inversé, pour mieux nous faire oublier la brutalité de certaines décisions, pour désigner à la vindicte populaire des coupables évidents, pour nous faire peur ou plus simplement nous faire prendre des vessies pour des lanternes. La méthode s'enrichit même avec une stratégie de l'immédiat, chassant une histoire par une autre, accélérant le processus d'effacement de la mémoire. Peu importe ce que l'on vous raconte aujourd'hui, vous l'aurez déjà oublié demain. Là où le roman noir met à nue la vérité, le Storytelling la travestit, la maquille, l'édulcore ou au contraire l'accentue pour endormir votre sens critique, pour briser toute résistance à l'uniformité de pensée, en un mot pour vous faire rentrer dans le rang. Quand le roman noir magnifie l'individu, la communication d'aujourd'hui (et celle en temps de crise) asservit le collectif.
  • C'est en temps de crise que l'effet moutonnier prend sa pleine mesure parce que chacun perd sa capacité de curiosité, sa résistance, son esprit critique pour foncer tête baissée là où on lui dit de faire. La crise financière a été ainsi amplifiée par cet effet moutonnier où chaque trader prend la même décision au même moment, où tout le monde se précipite au guichet de sa banque qui va faire faillite. La spirale infernale est engagée et la communication, basée en grande partie sur la peur, ne fait qu'alimenter sans relâche ce moteur voué à l'explosion. Comment nous faire oublier que notre décision devrait d'abord être la notre et non pas celle que l'on essaie de nous dicter ? Certes, il est difficile de résister et d'autant plus en période de crise. Mais écouter bien ce que l'on vous dit et surtout regarder bien l'individu qui vous le dit. Car dans ces moments, le Leader dépasse le Groupe.
  • La communication actuelle autour du G20 de Pittsburgh est en un bon exemple. Les grands de ce monde mettent en avant leur volonté d'encadrer les bonus des Traders ou de mieux contrôler les paradis fiscaux comme un écran de fumée sur les actions véritablement nécessaires qu'ils ne mettront jamais en œuvre. D'abord, ils nous racontent la même chose que lors du G20 de Londres, même discours volontariste, même impuissance et même inefficacité. Ensuite ils se trompent de combat et nous trompent en nous racontant la belle histoire des méchants traders coupables et comment les punir. Punition assez douce malgré tout, puisqu'il n'est pas question d'une suppression pure et simple de ces bonus, ni même d'une interdiction de traiter sur des marchés à haut risque, en somme une petite tape sur les doigts. D'ailleurs les banques ne s'y trompent pas, elles, puisqu'elles repartent de plus belles dans la distributions des bonus et dans la spéculation effrénée. La vraie question et les vraies décisions que le G20 et les grands de ce monde se gardent bien d'aborder est celle de l'arrêt de cette financiarisation croissante de l'économie sans aucune régulation, la nécessité d'une refonte radicale de la finance internationale. Mais comment cela pourrait il être possible quand les décideurs politiques sont les mêmes ou ont été formés au même moule que les grands financiers ? La finance internationale a acquis depuis longtemps le pouvoir de dicter ses propres règles. Les banques survivantes du crash de septembre 2008, moins nombreuses qu'auparavant, plus grosses, ont déjà repris très rapidement le même train fou qui nous a mené à la catastrophe. Il y a juste quelques passagers qui sont tombés en cours de route.

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